JOB : lutte sociale et démocratie culturelle

L’expérience JOB résonne encore et toujours dans l’agglomération toulousaine. Le bâtiment « amiral » est aujourd’hui l’emblème du combat collectif, où les habitants du territoire des 7 deniers se mêlent aux travailleurs sans emploi de l’usine JOB, embarquant à leur côté de nombreuses associations. De cette énergie collective, de cette utopie, née une nouvelle pratique de la démocratie.

Jackie André habite aux 7 deniers depuis toujours. Elle est un peu la mémoire du lieu. « Ma mère, mes grands parents et moi-même, sommes nés dans le quartier. Alors, JOB, c’est notre histoire ». Aujourd’hui, sa mère sourit quand elle ouvre ses fenêtres et voit se dresser le bâtiment « amiral » JOB réhabilité. Fleuron de l’industrie papetière, JOB a régné sur le quartier pendant près de 70 ans, faisant vrombir ses machines et rythmant la vie des travailleurs et des habitants. « Toute notre vie a été bercée par le ronronnement de l’usine. Quand elle s’est arrêtée, ma mère a eu l’impression que quelqu’un était mort », se souvient Jackie. Elle se rappelle aussi des premières réunions au PMU du coin, avec tous les habitants et les salariés de JOB. Comme beaucoup, elle a participé aux actions pour la défense de l’emploi d’abord et la survie du bâtiment ensuite. « On a toujours été avec eux. Quand ils faisaient grève, on leur apportait à manger. Normal, c’est la famille ! »

« Le bâtiment, c’est nous »

« Le bâtiment, c’est nous », clame Bernard Margras, ancien ouvrier de JOB, syndicaliste et batailleur de la première heure. Plus qu’un bâtiment, « l’amiral » est le symbole des luttes ouvrières pour de meilleures conditions de travail, pour l’emploi et contre le démantèlement de l’outil de production. Au fil du temps, les travailleurs ont appris à s’organiser contre les plans sociaux et les malversations pour la reprise de l’usine. Une expérience bien utile au collectif JOB.

« Après la fermeture de l’usine, raconte Bernard Margras, nous voulions faire un livre sur notre histoire ouvrière, pour garder tout cela en mémoire. C’est grâce à une personne de la DRAC que nous avons pris conscience de l’intérêt architectural du bâtiment et de son aspect emblématique quant à l’histoire industrielle de Toulouse ». Pour Bernard et ses camarades de lutte, c’est un nouveau combat qui s’annonce, un combat où toute la population des 7 deniers, ainsi que les associations vont adhérer.

Plus qu’un bâtiment, « l’amiral » est un esprit frondeur, un tempérament déterminé qui affirme que rien n’est impossible dès lors qu’on le veut vraiment. Car c’est bien là que réside la marque de JOB : sa subversion assumée et ne jamais rien lâcher, même quand les politiques ou les promoteurs affirment que tout est joué.

Education populaire et démocratie participative

Anne Péré, aujourd’hui présidente du collectif JOB, ne lâche rien, elle non plus. Architecte et urbaniste, elle sait que le paquebot vaut le coup d’être conservé. En femme de conviction, elle affirme que « lorsqu’on résiste mollement, alors on est écrasé ». Du coup, il faut affirmer par les actes son point de vue. C’est dans cette conviction chevillée au corps que la bataille s’est menée pendant près de 10 ans. « On a appris avec les travailleurs de JOB qu’il faut faire de la lutte sociale et de la médiatisation », rappelle l’architecte-urbaniste.

La rencontre avec Philippe Metz, président de l’association Music’Halle marque un tournant. « Phillippe cherchait un lieu pour élargir ses activités trop à l’étroit dans le quartier Arnaud Bernard. Nous, nous cherchions un porteur de projet culturel proche de nos convictions ». Le directeur de l’association des « musiques vivaces » a alors rencontré ce qui n’était pas encore le collectif JOB. « Je savais qu’il y avait ici une usine, et un côté militant qui rejoignait mes préoccupations autour de l’éducation populaire et autour d’un travail de démocratie culturelle, c’est-à-dire au plus près des gens », précise Philippe Metz. Ensemble, ils vont créer le rapport de force nécessaire contre l’ancienne municipalité de Toulouse. « On s’est mis à créer une dynamique et de l’intelligence collective. Chaque proposition, chaque idée était confrontée à la population. En permanence, il y avait un va-et-vient entre le collectif et les populations ».

Anne Péré n’est pas en reste : « Aujourd’hui, on est dans le mélange des genres, dans une éducation populaire vivante. On tente d’animer des espaces de convivialité dans et autour de ce bâtiment ». Le 1er octobre 2011, l’espace JOB est inauguré et s’affranchissant des autorisations, dans l’esprit des luttes précédentes, le collectif organise un marché de plein vent sur la place, devant le bâtiment « amiral », s’appropriant ainsi l’espace public. « Notre conception de la gouvernance de ce lieu, c’est la co-responsabilité entre la ville, propriétaire du bâtiment, et le collectif d’associations qui représente les initiatives des habitants. On veut pouvoir faire des propositions dans un rapport égalitaire », rappelle Anne Péré.

Aujourd’hui, JOB et son bâtiment « amiral » entament un nouveau chapitre. « Nous vivons une expérimentation démocratique. Le fait que les murs restent debout, c’est peut-être le symbole d’une résistance où chaque citoyen se tient, lui aussi debout face à tous les pouvoirs en place », conclue Anne Péré.

Repères

Une Histoire JOB

L’histoire de JOB commence en 1830 à Perpignan avec l’activité de façonnage du papier à cigarette. Elle s’étend ensuite près de Saint-Girons avec la production de papier couché. À Toulouse, l’usine ouvre en 1903 à proximité de la basilique Saint-Sernin. L’usine des 7 deniers, dessinée par l’architecte Pierre Thuriès dans le style « paquebot », est construite entre 1929 et 1931. En 1960, l’usine se modernise pour se spécialiser dans la fabrication des papiers couchés classiques.

En 1986, le groupe Bolloré reprend JOB et supprime 100 emplois. Le rachat par le groupe Gecco France, puis par le papetier allemand Scehfelen amorce une série de restructurations et de démantèlements qui conduiront à la fermeture définitive en 2001.

En 2002, le bâtiment est racheté par des promoteurs immobiliers qui souhaitent le détruire pour construire sur le site 650 logements, sans pour autant adapter les équipements publics à cet afflux de population.

À partir de 2002, les habitants, les associations et les anciens salariés de JOB demandent le classement du bâtiment « amiral » et sa sauvegarde. Après moult combats, manifestations, blocages de rues, en 2006, la municipalité de Toulouse rachète le bâtiment et le réhabilite pour en faire un équipement public.

Octobre 2011, c’est l’ouverture au public du bâtiment « amiral » JOB, enfin sauvé…

Petite histoire : le sigle JOB vient du nom de son fondateur, Jean Bardou, dont les initiales étaient J.B. Le point entre les deux lettres est devenu avec le temps un O.

Le collectif JOB : C’est trois associations résidentes : la MJC des amidonniers, l’association 7 animés et l’association Music’Halle, école des musiques vivaces. Mais, c’est aussi d’autres associations engagées dans la dynamique collective : les Amis de l’imprimerie et de JOB (anciens salariés JOB), le comité de quartier des 7 Deniers, l’association de Sauvegarde Brienne Bazacle Amidonniers, les parents d’élèves de l’école primaire des 7 deniers, les parents d’élèves du collège, Alliances et Cultures, Les productions du vendredi, la compagnie « la Baraque », et le Mouvement des chrétiens retraités.

Outre les trois associations résidentes, le bâtiment abrite aussi une piscine municipale et une salle de spectacles.

Collectif JOB : http://www.job-collectif.com

Music’Halle – L’école des musiques vivaces : www.music-halle.com

Association 7Animés : www.7animes.fr

 En quête de JOB (extraits)

« La colère est encore là, dans les murs sacrifiés. Ici, les mains ont cessé de se tendre pour tisser dans le papier, la trame vive des jours où solidarité, fraternité, société, travail et fierté avaient encore un sens. Ici, des nuques se sont ployées, des rancœurs ont serpenté. On a érigé l’autel de toutes les impunités pour honorer la convoitise, le mépris et la corruption. Trois petits tours et les frères d’hier s’en sont allés. Tout a disparu, un jour derrière l’autre, un ouvrier derrière l’autre, un bobino, une machine, une chaise, un trombone. Et avec eux, le bruit fracassant des turbines, les cataractes d’eau, le ruban somptueux des rames que l’on croyait interminable. Rien n’a pu enrayer l’hémorragie. Ni les tonnes de papier blanc déversées comme neige, ni les montagnes de rouleaux érigés comme des remparts, ni la détermination, ni même le chagrin. Surtout pas lui. Où y aurait-il une place pour le chagrin, la dignité ou le destin individuel dans le saccage de l’avenir collectif ? »

(…)

« Rayonner,

porter l’épicentre

hors du cercle étroit des initiés.

Sous le sourire

qui ne désarme pas,

montrer que la rue seule

détient le vrai pouvoir.

Se rappeler

que les rues serpentent

jusque dans des lieux

qui ne sont pas encore nommés. »

 

« En quête de JOB », Texte de Frédérique Martin, Film de Ouahide Dibane – Collectif des Sept Deniers – Zorba éditions 2009.

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